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Abderrahim Makhlouf, Des formes hypersensibles

Jeunes Critiques d'Art, janvier 2020

Comment expliquer qu’une œuvre nous émeuve ? D’où viennent ces formes que les peintres disposent sur leurs surfaces planes, recouvertes de couleurs en un certain ordre assemblées ?

Je ne m’explique toujours pas le biais par lequel Abderrahim Makhlouf en est venu à l’art. Né dans une région montagneuse du nord du Maroc, jusqu’à récemment taxée d’indésirable par les autorités marocaines (mais également françaises et espagnoles, qui veulent la coloniser dès 1925), nul musée, nul artiste, nulle conception de l’art, quelle qu’elle fût, n’existent autour du village dans lequel il a grandi.

Là, seulement en guise d’école, les arbres, les pics et les rocs de la chaîne de montagnes en altitude, les vallons et les innombrables collines en contrebas venus déployer une perspective quasi infinie dans laquelle se dégradent, à la tombée du jour ou de la nuit, des bleus ardoise, cobalt et lapis-lazuli, des bleus de France, de Prusse et de Gênes, des bleus universels, roi ou peintre, pour et à peindre. Palette toute prête offerte par le ciel et la lumière. Merveilleux spectacle dans lequel se figent un instant, pour qui veut s’y laisser plonger, les troubles de l’histoire, passée, en cours et à venir. Fascinant panorama dans lequel remettre les choses en perspective.

Comme ces collines individuelles qui ensemble font chaîne, comme ces nuances solitaires qui décomposent et recomposent des familles de couleurs, le paysage qui se dessine est un amas de formes sensibles et immatérielles, physiques et psychologiques, naturelles et humaines, parties d’un tout que l’artiste aime à relier entre elles.

Dans les creux et les rides de la terre se stratifient les couleurs et les formes du peintre, mais également les histoires des personnes qui l’entourent ou qui en gardent la mémoire. Les histoires héritées, conflictuelles, jusqu’à interdites, les histoires des colonisations, des invasions et des résistances, des révoltes et des répressions. D’Abdelkrim el-Khattabi au récent Hirak, le Rif – dans lequel Abderrahim Makhlouf grandit – renferme une histoire complexe, jusqu’aujourd’hui encore peu écrite. Terre rebelle, marginale, marginalisée. Avec les mots, il la raconte ; avec ses mains, sur la toile, il en matérialise les forces, qu’il a observées avec soin, et retrouvées ailleurs…

Émigré, immigré, il transite quelques temps en Espagne et aux Pays-Bas, et vit depuis des années en France. Il y a des différences de degré et de nature entre ce qu’il a vécu ici et là-bas, mais aussi beaucoup de similitudes. Là-bas, comme ici, se côtoient et se mélangent des histoires complexes, tantôt édifiantes, glorieuses, mémorables, tantôt violentes, tues, difficiles à oublier… Ici, comme là-bas, qui est sensible saura, ces histoires, sinon les lire, du moins les deviner, partout présentes autour de soi. Que faire alors ? Rendre compte, comprendre, témoigner, explorer, expliquer, justifier, contredire, contrarier, lutter, laisser couler, réparer, trouver sa place, tenter, peut-être, quelque chose…

Dans son Éloge de l’hypersensible, Évelyne Grossman identifie l’hypersensibilité comme un moteur d’action privilégié des créateurs : « L’hypersensibilité assumée devient une arme chez ces écrivains, artistes, créateurs : un outil d’exploration critique du monde. Par là même ils retrouvent la révolution radicale que Nietzsche imprime à la notion de sensibilité lorsqu’il postule que l’affectivité constitue la base de toute pensée. » (Évelyne Grossman, Éloge de l’hypersensible, Paris, Les Éditions de Minuit, 2017, p. 10)

Abderrahim Makhlouf est tombé dans l’art presque malgré lui. À travers les formes, les couleurs et les matières qu’il dispose de manière compulsive, il pense, explore et exprime les relations et les passions complexes, souvent tortueuses, qui lient les individus au sein des communautés et des territoires qu’il a pu observer. Mu, précisément, par cette « hypersensibilité » et ces affects loués par Grossman ou Nietzsche, il arme sa palette et tire sur ses toiles. Sur elles, il s’efforce de lier les passions contradictoires et conflictuelles dont il est témoin, ici et ailleurs. À leur tour, elles se stratifient sur les surfaces de lin, qu’il recouvre de colle, d’huile et de pigments préparés par ses soins. Ses tableaux bouillonnent et débordent des limites de châssis rarement encadrés. Ici, un rouge intense est percé de touches d’un bleu profond ; là, un jaune vif étalé avec passion fait front contre un vert qui tente de l’envahir. Au couteau il applique, d’un calme frénétique, les couleurs qu’il décline et oppose. Aux ciseaux, ailleurs, il troue, et laisse béante la surface qu’il s’est appliqué à préparer. Des lignes pourtant cartographient et régulent l’apparent chaos en devenir. Elles sont faites de cordes et cousues sur la toile, joignent les deux extrémités d’une déchirure ou tiennent des morceaux de toile superposés par l’artiste. Elles zigzaguent au-dessus et entre les aires colorées, les relient et les suturent.

De fil en aiguille, un vocabulaire se met au jour. Il y a des symboles qui reviennent, des constantes dans le désordre agencé par le peintre. Un soleil, une lune, des cicatrices et des rais de corde et de lumière venus pointer et relier toutes les directions. Réparations symboliques, tentatives de connexions, de cicatrisation. Ces mots-images rassurent et apaisent le tourbillon de matières colorées. Elles sont cathartiques, pour le peintre qui les compose de manière quasi pulsionnelle, et pour moi, qui lit en elles une tentative de conciliation. Ni ordre, ni chaos. Il y a dans ces formes et dans ces ensembles mouvants la tentative de trouver un équilibre, une place au bord des mondes. Voilà, je crois, ce qui m’émeut le plus dans les œuvres de mon père.

« Voilà donc le point crucial : la sensibilité n’est plus à entendre alors comme faiblesse, passivité d’un sujet aisément heurté par l’hostilité ou la violence du monde extérieur. La sensibilité est la faculté de capter des forces, de s’en nourrir et d’accroître notre puissance d’agir. » (Évelyne Grossman, Éloge de l’hypersensible, Paris, Les Éditions de Minuit, 2017, p. 40)

Visuel ci-contre : Abderrahim Makhlouf, Sans titre, 2019, techniques mixtes – Courtesy de l’artiste