Neuf vies - Micro-édition réalisée en collaboration avec Yang Yi,
lors de la résidence croisée Chez Tante Martine,
initiée par Yishu 8, au printemps 2021

Ce texte a été réalisé dans le cadre de la résidence croisée que j'ai eu le plaisir de faire Chez Tante Martine, initiée par Yishu 8, au printemps 2021.

Le jury a sélectionné une artiste chinoise, Yang Yi, et une critique française, moi-même, choisissant pour nous la personne que nous allions rencontrer et espérant que cette rencontre soit heureuse...

Elle le fut pour nous ! J'ai beaucoup apprécié la délicatesse et la justesse de la peinture de Yang Yi, et elle fut très réceptive à mes idées d'écriture et de format. Ensemble nous avons donc édité un petit livre dont la couverture a été confectionnée en papier mâché par l'artiste, comme un prolongement de son travail de la lumière sur les matières qu'elle vient éclairer. C'est le chat de l'artiste qui m'a donné l'envie d'écrire neuf points de vue et d'entrée sur son travail ; comme neuf vies vécues en le regardant, en le composant, ou en nous accompagnant, toutes les deux, le temps de cette résidence.

Les neuf vies :

*Tante Martine, celle dont j'ai beaucoup entendu parler

* Viktor Popov, celui qui nous a filmées

* Le soleil, celui qu'elle a attrapé

* La fenêtre, celle qui ne se reconnaît pas

* La table, celle sur laquelle naissent les grandes idées

* La caméra, celle avec laquelle elle triche

* Le chat, celui qui lui manque
* Yi Yang, celle qui écrit des phrases poétiques

* Horya Makhlouf, celle qui a compilé

Tante Martine, celle dont j’ai beaucoup entendu parler

Je n’aime pas les hommes, ce sont eux qui m’aiment. Les Anglais beaucoup, mais les Américains… Alors eux ! N’en parlons pas !

J’habitais ici autrefois mais j’ai voulu changer d’air ; je suis partie m’installer à deux rues de là. J’ai laissé mon appartement à ma nièce. Elle y travaille parfois, ou y reçoit des gens importants. Une fois elle l’a quitté dix jours seulement pour retourner en Chine – le pays lui manque tant aujourd’hui ! ; quand elle est revenue, deux femmes l’avaient transformé en résidence pour artistes. Drôle d’idée !

Chez moi, on accueille désormais pour quelques semaines de jeunes artistes chinois et, même, cette fois, une critique d’art. Il y a quelques mois, un admirateur y a pensé à moi, beaucoup, et m’y a envoyé des cartes postales. Ah, les hommes ! C’est une jeune peintre qui y habite en ce moment. Je passerai visiter son exposition à l’occasion. C’est vrai, je n’habite pas très loin, mais je n’ai jamais le temps. Et puis, il m’en faut maintenant pour revenir écouter ce qu’ils font dans mon ancien « chez
moi ».

Je ne vois plus très bien mais on me décrira sûrement les grandes toiles aux couleurs pastel que l’on a installées dans mon salon. Les morceaux de fenêtre que la petite Yi a recomposés touche par touche, les pans de façades d’immeubles anonymes que nul ne saurait situer exactement, ni dans le temps ni dans l’espace. Les bouts de fresque qu’elle a cuisinés, découpés et servis au sol dans le boudoir en face de ma chambre. Quel ingénieux système que celui qu’elle a monté avec de petits tasseaux de bois pour les surélever : ils semblent flotter, hors-sol et hors-temps à la fois. Il paraît qu’elle a installé un tout petit format dans l’entrée, sur le mur qui sépare la pièce de son atelier – feu mon bureau. Un rectangle jaune aux contours flottants y perce une ouverture de lumière sur le fond bleu délavé et granuleux peint « a fresco », comme disent les Italiens. Il y a l’air d’avoir de la matière, la texture de l’objet confectionné par Yi renverrait bien, dans les creux et les sillons dessinés par ses aléatoires aspérités, les minuscules fragments d’un doux et discret rayon de soleil du matin. L’endroit est très sombre pourtant, je me demande comment on le voit.

Bien, je vais arrêter de jouer à la critique d’art, ça suffit deux minutes ces bêtises. Qui veut un cocktail des Pallières ? Pamplemousse, sirop d’orgeat, Champagne et Campari, une recette française cette fois, et de mon invention, ma préférée.

Le soleil, celui qu’elle a attrapé

J’aime bien l’embêter, Yi, jouer à cache-cache avec elle et son chat. J’ai bien capté qu’ils étaient dingues de moi. Tous les deux, à chaque fois que je sors, ils essayent de m’attraper. Bon tu leur dis pas, hein ? C’est pas pour être méchant mais y’en a clairement un moins vif que l’autre… L’autre jour, j’étais posé, tranquille, toute la journée, derrière les nuages. Elle a eu froid la pauvre, alors je suis quand même passé lui faire coucou vite fait. Mais vraiment vite fait hein, pas plus de dix minutes. Je suis entré d’un coup par la fenêtre, j’ai mis un petit coup de projecteur sur son tableau. Elle l’avait posé dans un coin en-dessous de la fenêtre. Genre un cadeau qu’elle voulait me faire parce qu’elle avait peint une de mes apparitions de star dessus. En mode j’ai une page dans Say Who. Ok, bref. Je suis entré, j’ai rayonné bien fort quatre-cinq minutes, ça a fait changer toutes les couleurs d’un coup, accentué les contrastes, les ombres, tout ça. Classe, non ? Comme la surface de son tableau était toute huileuse ça m’a même réfléchi un peu. Je me trouve vachement beau, alors j’étais content, j’avais l’impression de tomber sur un miroir, ou une mise en abîme, je sais pas trop – parce que sur le tableau c’était aussi un coin de mur, tu vois ? Genre peut-être qu’elle peint le futur en fait, Yi, ou alors le passé ? Je saurais pas trop dire en fait ; on dit « atemporel » dans ces cas-là, non ? Enfin bref, je suis passé, elle m’a vu, elle était contente, je suis reparti m’éclipser dans les nuages et tout s’est éteint. On ferme les rideaux d’un coup, j’aime bien le côté abrupt, ça fait chill et spectaculaire en même temps.

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Edit : Ettt meeeeeerde ! Je voulais jouer l’insaisissable, d’habitude elle a que ses crayons et ses pinceaux, elle a pas le temps de m’attraper, ça fait marcher son imagination quand elle me tire le portrait… Mais elle m’a eu cette fois, elle était en train de filmer. Il paraît qu’elles veulent le mettre sur les réseaux maintenant, elles sont zinzins, même l’équipe de Yishu-8 a dit que c’était une bonne idée : « Window Swap », un truc comme ça, tu connais ?

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La table, celle sur laquelle naissent les grandes idées

J’essaye d’être discrète, la plupart du temps, même si c’est difficile quand on occupe, comme moi, la moitié du salon. On me voulait à rallonges, heureusement qu’on y a renoncé, je ne suis déjà pas très maniable en mon état... Je ne fais pas de bruit, jamais ; on a mis un tapis sous mes pieds pour que je n’abîme pas le parquet. J’ai l’air fragile comme ça mais je vous assure que je suis bien ferme sur mes appuis. Je ne grince pas comme mes vieilles cousines en bois, et je sais recevoir (les professionnel·le·s sur rdv uniquement) à toute heure du jour ou de la nuit. Je suis toujours propre et prête à accueillir les invité·e·s, pour le café ou l’apéritif, le dîner ou les réunions importantes, Ambrine et son ordinateur, jusque tard parfois dans la nuit – d’ailleurs je passe beaucoup de temps avec elle, il faudrait peut-être qu’elle apprenne à faire des pauses de temps en temps. Je suis grande mais pas imposante, élégante et épurée, toute noire parce que c’est chic et que ça va bien avec le velours aubergine de mes fidèles chaises qui m’entourent tout le temps.

Je ne dis rien mais j’écoute. J’aimerais bien participer aux conversations parfois, mais je ne suis pas encore douée de parole. Alors, pour compenser, j’envoie des ondes à celles et ceux qui s’assoient autour de moi, comme une petite décharge électrique que je fais partir du contact de ma surface avec le bout d’un doigt venu attraper une tasse qu’on s’apprête à boire, des coudes qu’on a posés sans faire exprès, des avant-bras qui dépassent du clavier d’un ordinateur ou d’une feuille… Quand Yang Yi laisse l’une des doubles portes de son atelier ouverte, je l’observe en coin et j’essaye de lui en envoyer un peu, par Bluetooth. Quand je vois les toiles qu’elle a accrochées autour de moi, je me dis qu’elle en a au moins reçu une infime partie.

Tous les jours en fin de journée, une douce lumière de soleil fatigué vient caresser ma peau. Elle m’enveloppe et me berce d’un halo suave et envoûtant, en tout cas pour les yeux de Yang Yi, qui essaye de saisir l’ivresse de ce quart d’heure quotidien mais toujours inédit. Laisse la porte ouverte, Yang Yi ! Que je puisse te diffuser l’énergie qui a inspiré ce livre et que j’aimerais voir imprimée sur ta toile…

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Le chat, celui qui lui manque

Je dors dans le soleil, roi des astres aux rayons réconfortants, dont la chaleur me rappelle les caresses de ma maîtresse. Elle et moi sommes pareils, renards discrets et rusés sans cesse prompts à bondir à son apparition. Il chauffe et me nargue, toujours plus rapide que moi, je me faufile dans le sillon de lumière blond qu’il dessine quand on ouvre une fenêtre. Je l’appelle en miaulant et ronronne quand il me répond. Je m’étire tout du long et, d’un bond, l’attrape, l’écrase, il s’est encore échappé.

Mes ronronnements se remémorent à ses oreilles. Ma maîtresse crayonne et rougit de me voir sur son écran. Loin d’elle, je chasse toujours et rêve d’enserrer entre mes pattes un rare rayon de lumière de printemps. Mes rondes rejoignent les siennes à la poursuite de l’aura ensoleillée

Dans une autre vie j’aurais voulu être un artiste, je l’ai peut-être été, je le serai, normalement. Alors, en attendant je regarde les coups de pinceau de ma compagnonne, et me demande comment je ferais à sa place. Serai-je sculptrice ? Peintre ? Quel est le meilleur moyen de rendre cette lumière qui nous émeut tant ? Elle est gaz, longueur d’ondes, c’est pour ça qu’elle nous échappe tout le temps… Et si nous la rendions solide ? Nous minaudons ensemble et nous peignons, essayons de lui donner matière, rondeur, abstraction.

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Horya Makhlouf, celle qui a compilé

 

Difficile de se poser pour écrire, difficile de se poser pour poser, justement, ses idées, les siennes mais aussi celles des autres, celles que j’imagine, celles que j’entends, celles que je vois ou que je devine, que j’attends qu’on me transmette, qu’on me confie ou qui se déroulent, toutes seules, par association, par correspondance, par hasard aussi, heureux ou pas… Des impasses, oui parfois, et des chemins pour la pensée, pour la critique en train de s’écrire, pour les mains en train de composer, une toile ou un texte – on s’est trouvé plein de points communs avec Yang Yi !

Chez Tante Martine je me suis posée, et je vous en remercie ! Chez elle j’ai écouté, regardé, contemplé, devisé, espionné, rigolé, échangé, théorisé, augmenté, développé, peaufiné, rencontré. En présentiel – mais oui ! – : des objets et des personnes, des techniques et des histoires, des coins du huitième arrondissement parisien – so chic ! – et des lieux réels, virtuels, atemporels. Je n’ai pas « découvert » le travail de Yang Yi, qui n’avait nul besoin que je l’excave de quelque grotte ou comble que ce soit, mais rencontré, lui aussi, et – par un heureux hasard, cette fois – ô combien apprécié !

Il m’a accompagnée quelques semaines, réveillée certains matins, bercée certains soirs où j’ai dormi avec – sleepover du confinement et soirée pyjama-sushi du vendredi chez Tante Martine… Mais je n’étais pas la seule ! Et c’est ça qui est beau, non ? Il y en a du monde qui est venu voir avec moi, les toiles et les fresques de Yang Yi ! Chacun son point de vue, chacun sa petite anecdote, chacun reçoit et rend comme il l’entend ! Les discussions, à leur tour, m’ont accompagnée dans ma chasse aux sens. À mon tour, du coup, j’ai voulu attraper – encore un point commun, Yang Yi ! – et rendre les bouts du monde que j’ai rencontrés.

Comment as-tu l’habitude d’écrire ? Comment construis-tu ta pensée ? Combien de temps mets-tu as composer un texte ? En général, c’est moi qui pose les questions, mais on m’en adresse aussi quelques fois. Je ne sais jamais trop que répondre, alors j’improvise – j’aime bien le côté spontané – et si on compilait toutes les réponses que j’ai essayé de donner, je me demande si elles éclaireraient vraiment le mystère – qui cela intéresse-t-il, de toutes façons ? Ce sont les ateliers des artistes que l’on veut visiter ! Qu’est-ce qu’on irait voir dans le bureau d’un critique ?

Et les critiques, à quoi servent-ils, pour commencer ? Doivent-ils même servir à quelque chose ? J’en ai mille en stock des questions par association, mais j’essaye de me canaliser – il faut ! Il y a quand même une date limite pour l’envoi, et pas indéfiniment repoussable, paraît-il –, de parler en mon nom et de partager ce qui m’émeut : le voilà le but que je veux me donner ! Pour qui ne trouve pas sa place, pour qui pense que « l’art content pour rien », pour qui parle avec les formes, peint avec les mots, pour qui trouve un écho, pour qui reste muet, insensible, pour qui veut creuser, pour qui croit sa parole moins précieuse qu’une autre, pour qui veut rencontrer, voilà pour qui je veux écrire. Comment ? Multiplier les points de vue et les rencontres – encore, oui, attention à la répétition ! -, recueillir les paroles de celles et ceux qui ont vu avec moi, autour de moi, collectionner les points d’entrée dans le travail de Yang Yi et Chez Tante Martine – une manière d’écrire sans choisir, ou alors seulement tout.

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Viktor Popov, celui qui nous a filmées

 

I came to Paris to have a residency in Cité des Arts but with this situation and everything, I wanted to postpone the second month of my residency and come back in more normal conditions. I think it won’t be possible though because the woman who is in charge of the residencies at Cité des Arts is on vacation. She won’t come back until April 1st, the beginning of my second month of residency. So I think I will have to stay as planned at first but it’s cool because we’ll have more time.

I wanted to plunge myself in Paris atmosphere to make a film on the artistic ambiance of the City in the early 1920’s. Instead, I will do a short film of your « résidence croisée ». I’m used to do Yishu-8’s videos of artists in residence. I love to enter their intimacy and see them at work. We never see them at work, it’s a chance. I spend entire days with them, following them as a shadow and the public will only see 4 minutes of what I witnessed – 5 max. With my camera I can go in big details and do things you would never accept from someone you don’t know first. I can come this close to you but, since I’m hidden behind my camera, you won’t find it odd, and you’ll allow it. You won’t even see me, I disappear completely. Please do as if I’m not here.

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While you are on a break, can I sit with you and participate in the debate? It’s funny you talk about your fathers. They are both artists, right? They did great job with both of you. They taught you curiosity and openness, and that are precious things.

I became a father very lately. My son is 4 and everyone tells he is brilliant. I can’t tell this myself because he seems normal to me. I love him and I think it’s a good thing I became a father at this age because I have more experience of life, but at the same time I think I kept my child gaze on the world until he was born so it’s easy for me to speak to him and understand what he has in mind. Because it was not so long ago that I had the same gaze as him, the same curiosity and energy.

You always think you are a good parent but who can tell, really? You don’t want your child to do the same mistakes you’ve made but he has to experience them himself to understand… How can I prevent him to experiment something that would really hurt him? It seems indeed to have been hard sometimes for you, Yi, to be the child of a sculptor and do to painting. How to separate your path from the one he wants to give you? How not to be too strict or too lousy as a parent? To find the right balance? How to put boundaries to your child without restricting him and urge him to do the exact opposite of what you try to teach him? Yes, parenthood is difficult, it’s all a question of balance.

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La fenêtre, celle qui ne se reconnaît pas

 

Elle bouche le trou qu’on a percé dans le mur avec sa vitre transparente et invisible. Seuil entre les mondes : intérieur, extérieur et nouvel intérieur, celui de l’appartement en face, de l’autre côté de la cour ou bien de la rue. Point d’observation, elle laisse entrer et sortir, la lumière et le regard, celle du ciel et celui de Yang Yi. Ce dernier court à travers elle, de balcon en toit, de façade en chaussée, de pierre de taille en arbre bien taillé. La peinture est une fenêtre ouverte sur le monde mais la fenêtre ne se reconnaît pas dans celle de Yang Yi. De toile en toile elle change de forme, n’est plus qu’une idée. La relation qui la lie à la peintre est purement platonicienne. La voit-elle vraiment ? La vitre se vexe et se tait, elle a l’impression qu’on ne la regarde pas. N’est-elle qu’un prétexte ? Yang Yi la voit sans la regarder. Elle observe depuis elle, grâce à elle, mais ne s’y arrête pas. La négligence est telle qu’au fur et à mesure des toiles la fenêtre disparaît. Elle n’était déjà qu’une forme géométrique aux contours flottants et vaporeux. Ces derniers se dissolvent au fur et à mesure qu’ils laissent pénétrer le soleil, son halo enveloppant qui efface (ou absorbe ?) tout ce qui l’entoure. La forme se dissout bientôt pour ne devenir plus qu’un spectre.

Une parcelle rectangulaire jaune cru tremble sur une large bande bleu-azur. Trois couleurs, quelques discrets crins du pinceau qui les a répandues, et un fantôme de lumière : où est-elle maintenant ? Elle est porte et percée, trou et surface, invisible et idéale. Dans le salon elle reflète ou diffracte ; elle est là, toujours, même quand on ne la regarde pas. À la fois sur la toile et juste devant elle, admonitrice invisible qui aide le spectateur à entrer dans le tableau.

Dans l’un des espaces ouverts par Yang Yi, elle est le cadre même du châssis laissé sans encadrement. Devant nos yeux : le mur proche d’une cour d’immeuble. Quelques carrés d’un doux gris pastel teinté de jaune et de vert se répartissent à intervalles réguliers sur une ligne verticale. Ils scandent les étages d’un bâtiment dont on ne voit ni la base ni le sommet. Ici, nul horizon mais une perspective d’ailleurs, tout de même, s’esquisse sur le mur gris. Des rectangles évanescents aux lignes de biais viennent troubler la monotone élévation et briser le sentiment d’enfermement qui aurait pu en découler. Violet, jaune et bleu, ils sont venus signifier et trahir notre présence au bord de la fenêtre depuis laquelle est né le tableau. Ouvrir cette dernière a fait ricocher la lumière du soleil, qui venait taper dessus, sur le mur de la cour d’immeuble. La fenêtre est toujours invisible mais c’est elle qui contient le regard, et tout le monde qui se déploie pour lui.

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La caméra, celle avec laquelle elle triche

 

Ce qui est sympa avec moi c’est que je peux tout faire : photo, vidéo, zoom, dezoom, travelling, plan fixe, mis en scène, pris à la volée, en mode furtif ou bien préparé, de qualité amateur ou cinéma ; je peux m’immiscer partout, depuis un téléphone ou un boîtier, m’augmenter ou me réduire, me clipser, me filtrer, me retoucher, vous saurez compléter... Je suis bien pratique, et on peut dire que j’ai la côte en ce moment.

On pourrait dire, aussi, que je suis « facile », car j’aime me donner à tout le monde – mais tout le monde sait-il me traiter comme je le mérite ? Ça fait quelques années que je suis en passe de devenir un médium artistique. J’ai candidaté pour intégrer les « Beaux-Arts », et beaucoup ont soutenu cette démarche ; d’un autre côté, j’aime bien pouvoir être manipulée par des mains de tous les âges et de tous les horizons, sans discrimination aucune de classe, de race, de sexe ou de religion.

J’en exténue plus d’un ! C’est parce que je vole un bout de l’âme des choses que j'avale, disent les Indiens d’Amérique. Je peux être effrayante, dit-on aussi, car je suis forte, indépendante et ambitieuse… Ça fout l’angoisse à certains. Ils ne sont pas habitués !

Je suis boîte et ventre, apparemment passive mais toute-puissante, instrument artistique, outil de collecte, femme-objet, toy, accessoire cosmétique, gourou de l’acceptation de soi et d’une nouvelle approche sensible du monde : à la fois fictive et réelle, car je capture des choses que l’on peut ensuite retoucher. C’est normal, je cache des vices à l’intérieur de mon ventre. Dans mes parties intimes, que je ne dévoile pas à tout le monde pour le coup, se cache un petit miroir qui reflète, absorbe, retourne, renverse, couve puis régurgite, accouche, tout ce qui rentre par le trou de mon objectif.

On peut dire, quand même, que je suis une sacrée révolution. J’ai un peu le sentiment d’avoir changé le rapport de certains yeux au monde, de certaines mains aussi. Je donne l’impression de pouvoir tout happer, tout capturer, tout collectionner, facilement, sans effort ; je découpe ce qui m’entoure, le cadre, le recadre, le sélectionne, et fait disparaître ce sur quoi je ne me suis pas arrêtée. Je ne suis pas qu’un outil alors, mais bien une artiste ! Ou bien la partie de mille et un collectifs. Je ne travaille qu’en collaboration finalement. Et j’en fais perdre la tête à Yang Yi qui, si attachée à ses pinceaux, m’a, elle aussi prise en main, pour essayer, juste quelques fois. Elle s’est servie de moi pour figer le monde, redoubler son plaisir, lui imposer son rythme, et sa quantité. Grâce à moi elle filtre, trie, et reproduit, ensuite, sur ses toiles, ce qu’elle ne veut pas développer sur papier photo ou à l’écran. Enfin, c’est ce qu’elle dit, parce que ce que j’ai recraché de notre aventure – un bout de soleil qui passait, qu’elle a attendu, comme elle fait tout le temps, vous savez –, elle le montre maintenant à tout le monde, comme ces bébés qui viennent de naître et dont les parents les exposent, sans le consentement de personne – ni bébé ni public, nous sommes d’accord. On lui a même demandé si c’était une œuvre, et si elle allait se mettre à la

« vidéo » maintenant, quel comble !

Yi Yang, celle qui écrit des « phrases poétiques »

 

22 septembre 2019

Ce ciel est sans aucun doute celui de 21h
pourtant il a été tellement éclairci qu’il n’est plus noir
C’est sûrement ces lumières orange en bas qui ont allumé les nuages roses, jaunes et verts qui courent vers le lointain
 

14 février 2021
Au moment où la lumière s’est éteinte, la distance perceptible est devenue inaccessible.
Ce noir m’a envahie. Il est si léger et discret, pourtant rien ne peut lui échapper.
Cet endroit est vaste et inconnu, j’y suis la seule vivante.
Trois grandes fenêtres ouvrent dans les trois directions. Qui me regarde par-là ? Ce vide ne m’apporte pas la peur mais la paix.
La lourde porte a enfermé le bruit de la flamme dans le poêle. Ne restent que les bûches sèches qui éclatent en échos irréguliers dans l’espace.
Le noir, qui enveloppe mes sens, est dispersé par la lumière saumon.
Ou bien il a replié ses tentacules dans les coins où le feu n’arrivait pas à éclairer.
J’ai trouvé la paix et le sommeil au milieu de cette agitation.
8h du matin, le bruit du réveil ne m’irrite pas. Les paysages sont différents à travers chaque fenêtre : le haut du bois à gauche est teinté de gris rosé.
Le soleil immature caresse doucement des cotons moelleux. Les branches piquantes ont perdu leur raideur sous ses câlins.
 

23 février 2021
Il remplace les tâches de lumière cet orange rose, agressif et omniprésent, doux et léger, presque envolé
Avec les nuages qui courent à vive allure devant nos yeux, le soleil arrive et part
Il grille le mur en pierre qui brille
Puis se ternit
La lumière lui a donné vie
Qu’il soit chaud ou froid, le mur n’a pas changé
Il est toujours lui, debout, là

16 mars 2021
Un rayon de lumière entre dans cette maison vers 18h-18h20 quand il fait beau.
Peut-être n’a-t-il pas besoin qu’il fasse beau.
Il est toujours là, à l’heure, même quand les nuages gris se serrent en haut.
Simplement invisible.
Depuis qu’il est entré dans la pièce, le rayon marche sans s’arrêter sur le mur à côté de la grande vitre.
Il est passé sur la lumière capturée à l’intérieur des tableaux
Il a continué à errer dans cette direction et a disparu, silencieusement.

 

 

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Mille mercis à celles et ceux que nous avons croisés, qui nous ont si gentiment accompagnées: Philippe Bennequin, Christine Cayol, Shao Tao Chen, Henry-Claude Cousseau, Jennifer Douzenel, Aimery Dupré, Ambrine Lazreug-Didier, Abderrahim Makhlouf, Tante Martine, Rayane Mcirdi, Yang Ming, Viktor Popov, et également : l’atelier de fresque des Beaux-Arts de Paris, la caméra, la fenêtre, Ryko, le soleil, la table de s’être prêtés au jeu...

 

Une édition réalisée par Horya Makhlouf et Yang Yi dans le cadre de la résidence croisée par laquelle nous nous sommes rencontrées au printemps 2021, Chez Tante Martine, initiée par Yishu 8