Des fers à béton

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BS n°27, publication de l'exposition personnelle de Mandy El-Sayegh à Bétonsalon - Centre d'art et de recherche,

"White Grounds" du 26/09 au 14/12/2019

Dans les assemblages hétéroclites de Mandy El-Sayegh, un motif revient et persiste sur les toiles, les tables et les rétines. Sur les toiles libres ou dans le savon métallique, la grille prend forme et flotte, tranquille. Elle se superpose – ou se fond – à l’accumulation et au désordre des images, dans lesquelles le signifiant se trouve brouillé par la main qui l’a tiré de son contexte usuel ou symbolique ordinaire. Par endroits des mots s’échappent, free, relief, Vice, Le Monde ; ailleurs, des formes plus ou moins identifiables, un téléphone, une publicité, un bâton d’encens… Dans l’apparent désordre, la grille indique la possibilité d’une structure, d’un rangement. Elle fait mine de vouloir ordonner le territoire mental et esthétique façonné par l’artiste, le quadriller, le cartographier.

Le motif, décliné à l’envie par Mandy El-Sayegh, n’a qu’une seule forme mais de nombreuses résonances. À la fois outil d’analyse, de classement, de mesure ou de reproduction, scientifique ou artistique, il est potentiellement sans limite car capable de s’étendre aux territoires et aux données qu’il vient entourer ou contraindre. Outil de travail des géographes comme des copistes, elle est le dispositif qui permet la transposition et la manipulation du réel. L’historienne de l’art Rosalind Krauss souligne l’ambivalence de ce motif emblématique, à la fois centrifuge et centripète. Ce n’est pas un hasard si les premier·e·s artistes abstraits en ont fait le symbole de la modernité et de l’abstraction. Née du plan de New-York (Mondrian, Boogie-Woogie, 1943) ou de rameaux d’argent (Malevitch, L’arbre gris, 1912, ou Composition 3, 1913), elle attire dans la toile l’extérieur du tableau mais rompt sur elle le lien qui l’unit au dehors. Avec elle s’affirment l’autonomie et l’autotélie de l’art abstrait.

La grille de Mandy El-Sayegh est foncièrement polysémique, autant frontière que passage, quadrillage que filet – ainsi l’indique le titre de la série qu’elle a commencée en 2012, Net-Grid. Utilitaire, emblématique, elle contrôle, sillonne et trame le terrain aménagé par l’artiste. La main qui l’appose et la dessine prend par elle possession de son territoire. Elle le fait sien, lui impose son propre système de mesure et, quand elle veut, le recompose. Les tas sont plats, aucune pointe ne s’érige à l’horizon. Le chaos des objets est contenu et maîtrisé. Rouges, vives, les grilles-filets de Mandy El-Sayegh guident le regard dans les méandres des informations matérielles et visuelles étalées ici et là. Elles lui enjoignent de reconnaître les limites de son territoire, de s’y inscrire et d’y trouver une place.

La grille ne dit pas son nom, elle est prise et prison. Avec elle l’artiste, mime le désir de l’Autre d’enfermer son propre Je et lutte contre le déterminisme et le souci de catégoriser les corps. Partout, pourtant, elle vacille. Les lignes chancèlent, et se révèlent incapables de contenir ce qu’elles auraient dû ceindre. Les formes débordent, la couleur coule, la matière se répand partout du sol au plafond. En s’appropriant le motif, et en le répétant, Mandy El-Sayegh en détisse le sens. La répétition l’épuise et en montre les limites. Pendus aux murs, répandus sur le béton, la grille et le système ordonné dont elle était l’emblème annoncent leur propre effondrement. Le filet a pêché le réel, en a attrapé un morceau et laissé s’échapper ce qu’il n’a pu (ou voulu) capturer. Entre les mailles, il passe. Épuré, distillé, il s’hybride.

 

Alors, à travers le fouillis des images, un autre monde se déploie. Et les carreaux de se fondre en une étendue sans bordures. Figuration, abstraction, pourquoi choisir ? Dans ce nouveau monde croissent des corps que l’artiste découpe et recompose à travers ses collages. Ils sont morcelés et fragmentaires, découpés et remodelés de manière compulsive, disséqués puis réparés, amputés et recousus. Les fragments se font viande, volontiers pétrie par les mains qui les ont sélectionnés. La chair déferle, matière d’un corps en constante recombinaison. D’où vient-il ? À qui est-il ? Que montre-t-il ? Ces questions n’ont plus de sens. Le corps hybridé est tout et rien à la fois, le signifié d’aucun signifiant, pour l’instant. Forme pure, pas table-rase mais renouveau. La peinture, à son tour, est centrifuge et centripète. Elle attire sur son support ce qu’hors de lui on reconnaît aisément, mais le transmue et lui donne un autre territoire, en pleine germination.

 

Quand elle est en acier, profondément ancrée dans la terre, la grille est la fondation sur laquelle repose toute construction durable. Mais elle est enfouie, superstructure devenue invisible. Elle est une effraction dans le territoire. Discrète et efficace, elle soutient en silence, terrée dans cela même dont elle est la base. Fondation, fondement, elle se cache sous le terrain vierge sur lequel reposera l’édifice à venir. Au-dessus d’elle s’élèvent les Fonds Blancs de Mandy El-Sayegh.

Trouées de lumière, monochromes de non-couleur et de matière, ils formulent un autre ancrage possible. Dans les monochromes épais et pâteux s’esquissent les vallons d’une terre neuve. Origines, destinations, significations, sur elle tout cela n’a plus d’importance. La blanchitude des toiles est une construction et une superposition d’images et de couches (de préparation, de colle et de peinture), dans lesquelles pointent des touches d’autres, venues ici se fondre et fusionner. Le processus de recouvrement est ambigu, exaltation de la matière et de l’acte pictural d’une part, il est éminemment politique lorsqu’il dévoile par l’image ce que Toni Morrison ailleurs met en mots : la blanchitude, elle aussi, est construite de toutes pièces. Les fonds blancs enterrent les débris de la grille et l’ordination du monde qu’elle induisait.

Visuel : Vue de l’expo­­si­­tion de Mandy El-Sayegh, White Grounds à Bétonsalon - Centre d’art et de recher­­­­che, Paris, 2019. Image © Aurélien Mole.