Naomi Lulendo, Mascarade et sorcellerie

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YACI, janvier 2020

Naomi Lulendo est beaucoup de choses. Sur le papier, elle est parisienne, diplômée de l’École des beaux-arts depuis peu. Dans son sang, sa tête et sa peau, elle est française, guadeloupéenne et congolaise. Sa culture est, comme pour tant d’autres, un métissage dans lequel se croisent, se battent ou se répondent, ses origines africaine, antillaise, et européenne. Les astres disent qu’elle est Vierge, ascendant Balance. Une certaine lecture du ciel dresse d’elle un portrait pour le moins conflictuel : d’un côté, elle serait d’un perfectionnisme qui friserait la sévérité et la rendrait souvent incisive ; de l’autre, les étoiles la disent gentille, charismatique et très indécise. Naomi Lulendo est une artiste, qui s’assume comme telle depuis son passage à la Raw Académie, à Dakar. Sûrement son côté perfectionniste l’a-t-elle empêchée jusqu’alors de se ranger dans une case si difficile à assumer. Quels sont les critères et comment tous les remplir ? Qui peut attribuer un tel statut ? Quand l’initiation s’achève-t-elle ? Comment se penser partie d’un groupe à la fois si flou et si normé, par les siècles, l’expérience et, en particulier, les hommes  ?

 

Auparavant, Naomi Lulendo pratiquait quasi exclusivement la peinture et la sculpture, qu’elle décline toujours sur de multiples supports. De la toile classique au carton – fut-il celui du puzzle ou du plateau de repas surgelé – en passant par la natte de paille, elle dessine et tisse des bouts de paysage abstraits et des motifs soi-disant exotiques. Et des totems (« potomitan » en créole) qu’elle érige fièrement. L’art de Naomi Lulendo est une douce croisade. Gentiment violent, il confronte les échelles et les points de vue, les héritages et les cultures, dans des formes syncrétiques où tout se répond et tout correspond, spleen et idéal. Au centre de l’installation qu’elle présentait à l’exposition des diplômés des Beaux-Arts en 2018 était érigé un « potomitan ». Dans la culture vaudou, il sert de pilier au temple et d’intermédiaire entre les esprits invisibles et les vivants. Au palais des Beaux-Arts, il est placé dans un coin de l’espace attribué à l’artiste, discrète effraction de sorcellerie au sein de l’édifice classique.

 

À Dakar, Naomi Lulendo a fait sa première performance. À la Galerie Allen, le 12 décembre dernier, j’ai été témoin de sa seconde. Dans l’antre feutrée recouverte de sacs de lin destinés au transport du cacao – dont Ibrahim Mahama, artiste de l’exposition Tongue on Tongue avait tapissé les murs de la galerie – elle a dessiné un cercle au sein duquel elle a déclamé, seule, une pièce en trois actes, pour trois personnages. Moi, Toi, Le Coeur, se sont donnés la réplique à travers la voix suave de l’artiste. Toute de noir vêtue, ses cheveux étaient parés de perles rouge sang. Peu après qu’elle a commencé sa lecture, elle a revêtu un masque ventral de la même couleur, puis deux faux doigts crochus par de petits masques africains achetés à Dakar avec lesquels elle a caché les siens. Le masque cache et imagine un autre. Derrière lui le corps se dissimule et disparaît. Bientôt, il se transforme.

Dans certaines tribus d’Afrique centrale, les jeunes garçons portent des masques similaires lors de leur rite d’initiation. Pour devenir pleinement homme, ils prennent les seins et le ventre bombés de la mère en puissance, symbole multi-millénaire de fertilité – et de féminité – par excellence. Le corps, le bois, et les incantations rituelles enfantent alors un être nouveau, adulte, masculin et féminin, augmenté, complété par la rencontre et l’union symbolique entre les deux sexes.

 

Naomi Lulendo est une femme, qui vous reprendra si vous la dites féminine. Qu’est-ce qu’un tel concept aujourd’hui pourrait bien vouloir dire d’elle, au fond ? Pour sa performance, elle a joué Moi, Toi, et Le Coeur, d’inspiration antique, du tragique à l’état pur. Elle fut chamane, sorcière, homme, femme, jeune être bientôt adulte. Par le travestissement elle se trouve non pas un mais de multiples doubles. L’initiation qu’elle a recréée est cathartique à son tour. Elle y rejoue et exacerbe ses histoires d’amour comme les rapports qui la lient aux gens qui l’entourent. Naomi Lulendo a un frère jumeau. Naomi Lulendo est heureuse en amour. Qui est Naomi Lulendo au milieu des groupes, des couples, des associations dont elle fait partie ? Du carnaval de Venise au bal des Caraïbes, traversant les époques et les cultures, le masque est une projection et un passage, un travestissement fertile qui nous cachent Moi, Toi, et Le Coeur mais permet aussi de les faire apparaître.

Visuel ci-contre : Naomi Lulendo, Per Forma, 2019, Pièce performative, 30min, galerie Allen, Paris, 12 décembre 2019