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Texte de présentation de l'exposition personnelle de Jennifer Douzenel

à l’École municipale des Beaux-arts / Galerie Édouard-Manet (Gennevilliers)

"Juste un somme" du 30/09/2020 au 06/02/2021

Marcher, voler, réserver, imaginer, observer, affûter, retenir son souffle, couper le son, pour restituer des données en un certain ordre additionnées. Fermer les yeux, les rouvrir, s'asseoir, dans le noir, sur la moquette, rester debout, dans un coin, face au mur recouvert de crépis et de lumières, en un certain ordre assemblées pour composer ce que Jennifer Douzenel rend à la vue. "Juste un somme" est une invitation et une mise en situation. "Juste un somme" est aussi juste "une" somme, addition de micro-données, de micro-actions et de micro-événements.

Aller, ça et là, du Mexique au Maroc, de la Norvège à Hong Kong, pérégriner, sans relâche, de musée en musée, imaginaire et réel, d'atelier en atelier. L'artiste est une romantique dans l'âme, une impressionniste dans le corps. Son Grand Tour se fait en avion pour gagner du temps, à pied pour en perdre, ses berges de Seine s'étendent jusqu'à la Rivière des Perles. Dans les remous de cette dernière, elle observe et capture les reflets d'un spectacle son et lumière flamboyant. Les façades d'immeubles longeant le port s'animent chaque soir, explosent de couleurs et de flashes d'appareil photo. Nous n'en verrons rien, ou presque. L'artiste est restée de marbre, elle a regardé ailleurs, et a trouvé, à ses pieds, le spectacle qu'elle nous donne plutôt à voir. De l'Asie à l'Europe du nord, elle cherche les surfaces d'eau, motifs chéris des peintures dont elle a peuplé son musée imaginaire et avec lesquels elle irrigue aujourd'hui ses films. Dans un aquarium extérieur, à Bergen, elle la trouve embrassant les nuages. Une otarie navigue entre l'eau liquide et l'eau vapeur, au-dessus d'arbres transfigurés en algues par son mouvement et les parois de verre qui l'abritent.

Les images que l'artiste rapporte de ses voyages ne sont ni idylliques ni spectaculaires. Pire encore, elles ne disent rien, a priori, des destinations de rêve parcourues. Les papillons monarques se sont envolés par milliers sous les yeux tout sauf ébaubis de l'artiste, qui a troqué le merveilleux contre l'austérité. Elle les préfère tranquilles, sur les branches des conifères dans lesquels ils se reposent et deviennent, de loin, des feuilles mortes. Aux fleurs fièrement écloses des jardins de Fez, elle préfère, encore, celles déjà fanées, tombées sur l'eau qui a peut-être servi à les arroser et qui désormais agite tranquillement leurs dépouilles colorées.

A bien y regarder, pourtant, c'est précisément là, dans le hors-champ sur lequel l'artiste concentre sa perpétuelle attention, que le spectaculaire est en train de germer. Sur la délicate pellicule de pétales morts s'agite discrètement la vie : celle de dizaines de fourmis contentes de pouvoir enfin marcher sur l'eau et tisser au-dessus d'elle les chemins grâce auxquels elles assemblent leur société.

Devant les films de Jennifer Douzenel, les temps et les espaces se soustraient les uns aux autres, se divisent et se multiplient. Ici + ailleurs, deux inconnus réduits par l'ordinateur à des zéros et des uns. Projetée sur les cimaises, leur somme est une utopie au sens propre, un espace hors des temps et des lieux desquels ses composants ont été prélevés et dans lesquels ils se déploient désormais. En elle s'additionnent et se résolvent les multiples strates de l'image, le sobre et le spectaculaire, la sieste et l'éveil.

Visuel ci-contre : Jennifer Douzenel, Bergen, 2020. Vidéo — 9’54’’ Courtesy de l'artiste et de la Galerie Edouard-Manet de Gennevilliers, Gennevilliers