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Caroline Thiery,
Pour que tu mème encore

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« Des saluts, des bonjours / Sourires de velours / Mais toujours pas d’amour », clame la voix de la chanteuse Priscilla en fond sonore de l’exposition de Caroline Thiery au CAC Passerelle. La malheureuse est à deux doigts de se faire « ghoster » – entendre : tacitement éconduire par absence 1. de réciprocité de sentiments, 2. de réponse aux « cris, [et] tambours / à vous rendre sourd » qu’elle a pourtant l’air d’avoir déchaînés dans sa quête d’une idylle passionnée. La voix de la star des années 2000, qui sort d’un lecteur CD couvert de strass et de paillettes, est pourtant énergique et joyeuse. C’est bon signe : elle se remettra de sa peine, et ses fans avec. Que restera-t-il alors des fantômes une fois qu’ils auront été oubliés ?

Aussi rieuse que Priscilla, Caroline Thiery a choisi de se concentrer sur les sourires qu’ils auront laissés de leur passage. Ceux qu’ils auront envoyés, à l’envers – cette petite tête numérique, jaune et retournée, qui veut tout et rien dire en même temps 🙃 – alors qu’ils étaient encore en mode conquête ; ceux qu’ils déclencheront une fois le chagrin passé et tourné en dérision – alors transformé en mème, une image accompagnée de commentaires ou citations sarcastiques, que l’on s’envoie comme un grigri pour aller de l’avant – ; ceux enfin nés de l’expérience, de la distance permise par les années ou les répétitions : si on ne peut pas changer les fantômes-fuckboys, au moins peut-on en rire.

 

Sur les murs du centre d’art, l’artiste a disséminé les outils d’une thérapie collective reposant sur l’humour, pour se libérer 1. des chagrins d’amour, 2. des injonctions sociales et affectives produites pêle-mêle par l’adolescence, Internet, l’industrie de la musique ou la société patriarco-capitaliste.

Façon Ghostbuster, Caroline Thiery est partie à la poursuite des fantômes de tous bords et en a aspiré les traces, les apparitions énigmatiques et les déguisements. Dans le Metaverse et dans ses souvenirs, elle a tenté de débusquer les formes qu’ils pouvaient prendre, hier et aujourd’hui, avant de les couler dans des installations, carnets, dessins et autres sculptures devenus trophées de chasse des spectres attrapés. Sur de grands plaids suspendus au plafond et quantité de feuilles de brouillon griffonnées comme dans l’urgence, elle reproduit des échanges sms, des images de stock archétypales, des déclarations foireuses et des citations motivantes : « ta bave n’atteint pas la colombe », « this could be us but you playin », « I <3 U, ça veut dire "je t’aime" en anglais ». Autant de fragments de discours amoureux frénétiquement compilés et recomposés, qui remplissent l’espace de kitsch niaiseries et de « mots balourds » – c’est toujours Priscilla qui le dit – hautement polysémiques.

Ici et là des figures et des objets ravivent la mémoire de qui a grandi à l’orée des années 2000 et lui rappellent les colliers de l’amitié que l’on s’échangeait pour s’assurer un lien éternel, les journaux intimes auxquels on confiait ses secrets les plus confidentiels, les posters saturés cueillis au cœur des magazines pour adolescentes, figurant des couchers de soleil idylliques, des chevaux crinières au vent ou des petits animaux auxquels on prête toutes sortes d’émotions humaines – les mêmes que l’on retrouve aujourd’hui en mème sur les réseaux : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

 

Caroline Thiery pose sur ces symboles apparemment datés un regard aussi plein d’humour que de tendresse. L’apparente légèreté de ses images et de ses associations titille les zygomatiques. Le décalage systématique mis en scène dans ses combinaisons déclenche les sourires. Ici les colliers de l’amitié ont été échangés entre une bouteille d’huile d’olive, une de vinaigre balsamique et un pot de moutarde, actant l’attachement pour toujours des trois ingrédients d’une vinaigrette ; là les captures d’écran d’un documentaire animalier sur les cygnes décortiquent les stratagèmes amoureux de l’animal qu’on dit le plus fidèle au monde, en face d’un message clairement ambigu envoyé à 1h du matin à un destinataire auquel on demande si elle est réveillée – la parade nuptiale de l’oiseau n’a rien à envier à celle du fuckboy. Caroline Thiery malaxe les sous-textes, compile les mythes populaires et multiplie les sous-entendus pour exposer publiquement l’absurde. « Rien ne désarme comme le rire », nous dit Bergson. En provoquant « l’anesthésie momentanée du cœur » décrite encore par l’auteur du Rire, celui-ci « s’adresse à l’intelligence pure ». Il permet de tenir les émotions à distance et de prendre enfin la hauteur suffisante qui permettra de dévoiler progressivement les mécanismes invisibles par lesquels les images – et les fantômes – s’imposent à nous.

 

Deux trous pour les yeux dans une large couverture et le tour est joué : il est facile d’imiter les fantômes ; moins de les ferrer. D’autant plus quand ceux-ci se cachent dans les méandres de la mémoire, dans les pages d’un journal intime, dans les items culturels produits et diffusés à la chaîne par d’habiles producteurs qui en arrivent à disséminer le doute : est-ce moi qui ai créé le fantôme ou me l’a-t-on imposé ? Le chagrin de Priscilla est-il celui d’une adolescente qui partage candidement sa peine ou un étudié par des paroliers adultes – et masculins – qui l’ont rendu assez universel pour que toutes les petites filles puissent s’y projeter ?

Derrière les mots et les images, les symboles et les chorégraphies finement rythmées, il y a des stratégies employées par les fantômes pour s’installer tranquillement dans nos consciences et dans nos vies. Ce sont elles que Caroline Thiery met au jour dans ses objets a priori faciles, aussi efficaces que les mèmes que l’on trouve par milliards sur Internet. L’élément de langage nouveau que ceux-ci constituent est pernicieux. Dans la simple association d’une image et d’un texte sont transmis en même temps un message, une représentation et une émotion. Immédiat, instantané, le mème est une combinaison d’autant plus efficace qu’il n’est jamais seul ni figé. Immédiatement absorbé par des flux communicationnels en défilement continu, il est librement réappropriable, constamment en mouvement, et s’imprime ainsi dans la conscience avant même qu’un coup de pouce ne l’ait fait disparaître du feed. Le mème est le fantôme ultime, impossible à oublier.

 

Quel est le point commun entre une Vierge à l’enfant byzantine, Priscilla et un smiley à l’envers ? Carambar, le Petit Robert et Caroline Thiery s’accordent sur la réponse : tous les trois sont des icônes. La polysémie du mot est cocasse ; elle en dit long sur notre régime contemporain des images et sur l’attention collective que nous leur portons. Il y a plus de liens qu’on pourrait a priori l’imaginer entre une peinture religieuse, une star adolescente et un symbole de communication numérique.

À la viralité des mèmes, à leur circulation sans discontinuer sur Internet, Caroline Thiery oppose la pause, l’arrêt sur image, que permet le dispositif de l’exposition. Ce faisant, elle rattrape le temps, archive l’historique de navigation en temps réel et offre à ses fantômes le temps de devenir les icônes qu’il nous faudra déconstruire.

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